Les Contes de la semaine 02

Entamons aujourd’hui le deuxième volet de la saga des Contes de la semaine par Raimondo. Nous allons donc nous délecter du

Mardi

  Ce mardi là, Philippe, comme tous les mardis, quitta le Lycée à 16 heures, après avoir subi un fastidieux  cours de Philosophie sur les spéculations  existentielles de Kierkegaard.  D’ordinaire, il regagnait son logis, une coquette copropriété bourgeoise où sa mère lui préparait une substantielle collation ; pour elle le quatre-heure faisait partie de ces rites immuables, indispensable  à la bonne croissance  physique et intellectuelle des adolescents. Mais ce mardi là il décida de profiter du chaud soleil  de fin mai avant de regagner ses pénates et fit une halte dans le square qui jouxtait le lycée.

Dans ce parc, des bancs de pierres  étaient mis à la disposition des visiteurs qui venaient prendre l’air sous les ombrages  de marronniers séculaires.

Ce mardi là, Philippe remarqua une jeune femme seule sur un banc et décida de s’assoir près d’elle. Poli et bien élevé, il sollicita par un : « je peux », la permission de prendre place à ses cotés. Un « je vous en prie », assorti d’un sourire scella son accord. Ce jour-là, ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent, hormis,  un timide « au revoir » discret lorsqu’ils se séparèrent.

Philippe n’avait pas choisi ce banc par hasard ; de loin déjà, il avait remarqué cette  femme aux longs cheveux bruns retombant de part et d’autre de son visage. Elle était élégamment vêtue d’une robe légère à manches courtes, chaussée de nu-pieds qui laissaient entrevoir des ongles vernis d’un rose discret.

Il aurait aimé la voir de face pour mieux distinguer son minois, mais elle resta imperturbablement rivée sur le roman qu’elle lisait. Pour se donner une contenance Philippe ouvrit son classeur et se plongea dans les notes qu’il avait prises durant le cours de philo.  En fait il ne lisait point,  il pensait à cette femme et faute de mieux se grisait du léger parfum qu’elle dégageait.

Les choses se prolongèrent durant un moment puis elle rangea son livre dans un grand sac beige assorti à la teinte de ses chaussures. L’au revoir fut  discret, certes, mais assorti d’un sourire qui laissa Philippe décontenancé. Resté seul, il se reprochait de n’avoir pas engagé la conversation et d’avoir partagé avec elle quelques mots.

Rentré chez lui, il dut affronter les reproches d’une mère acariâtre, qui lui fit toucher du doigt les conséquences de son retard sur l’inquiétude d’une mère. Philippe argua  un cours un peu plus long à l’approche du baccalauréat. Il eut droit à l’habituelle  collation, dont il se serait volontiers dispensée, tant il avait hâte de regagner la solitude de sa chambre pour songer à cette femme qui hantait son esprit. La nuit, elle vint le visiter en songe et au réveil, il constata que son corps n’était pas resté indifférent à cette visite nocturne.

***

Dès le lendemain, il guetta la venue de cette femme qu’il ne revit, à son grand regret, que le mardi suivant. Ce jour-là, les choses allèrent autrement. On parla, on fit connaissance : Myriam préparait un doctorat à la Sorbonne et assurait quelques travaux pratiques ; libre le mardi, elle  profitait du temps ensoleillé pour  prendre l’air sous les ombrages. Philippe évoqua l’approche des examens, les révisions, les ultimes mises au point. On se quitta en se serrant chaleureusement la main, et le mardi suivant on se fit la bise en se retrouvant. Pour comble de bonheur, il advint qu’une petite ondée leur donne l’occasion de se serrer l’un contre l’autre sous un unique parapluie.

La veille du baccalauréat, elle l’invita dans son modeste studio d’étudiant, lui donna quelques conseils et lui souhaita, suivant la coutume, un « merde » assorti d’un baiser appuyé sur la commissure des lèvres, qui amplifia singulièrement le rythme cardiaque de Philippe.

Pour sa réussite à l’écrit Myriam lui offrit un vrai baiser d’amour, celui qui soude les lèvres et, découverte pour Philippe, celui qui anime les langues. L’étreinte dura ; Philippe s’enhardit, laissa errer ses mains sur la robe d’intérieur dont le tissu fin tissu lui laissa entrevoir qu’elle ne portait rien en dessous. Il osa, au risque d’une irrémédiable rebuffade, caresser le buste magnifique qui le fascinait depuis quelques semaines.

Il n’y eut pas de rebuffade mais un  « viens »  qui se termina sur le cosy. Philippe découvrit alors le monde, nouveau pour lui, du plaisir charnel auquel, avec maestria, la sensuelle Myriam l’initia. Et les jours suivants on se retrouva à maintes reprises pour vivre à nouveau d’inoubliables moments.

***

Cette belle aventure prit fin de façon inattendue.  Un jour, Philippe trouva porte close et il apprit que Myriam avait quitté les lieux sans donner plus de précisions sur ses projets à venir.

Philippe fut très affecté par cette fuite inexpliquée. Avec le temps, la peine s’estompa, certes, mais le souvenir de ce premier amour resta ancré en lui. Il poursuit sa vie, fit de brillantes études supérieures et exerça dans divers pays étrangers son savoir d’ingénieur des Arts et Métiers.

 

Quelques 20 ans plus tard, lors d’un passage en France, il tint à revoir le lycée de sa jeunesse et le square qui le jouxtait. Les marronniers séculaires avaient pris de l’extension, les bancs avaient été changés pour faire place à des éléments plus modernes et plus confortables.

Il aperçut une magnifique jeune fille, seule,  qui lisait sur l’un d’eux. Cela engendra chez lui, un moment de nostalgie : il fut envahit par les souvenirs vieux de deux décennies.  Triste, il s’empressa de quitter le lieu, frappé par une indicible mélancolie.

Philippe ne sut jamais que cette jeune lectrice était sa fille. 

Raimondo – 2018

  1. Romera dit :

    Une chouette nouvelle que ce: « Mardi ». Un délicieux récit, un ton inhabituel de la part de Raimondo. Décidément, ce joyeux drille excelle dans tous les genres.

  2. Oswaldo LONG dit :

    Jolie nouvelle ce « Mardi ». Un peu nostalgique mais très agréable à lire. Bravo Raimondo!

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