Parcours initiatique

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       Fin Mai 2015, au plein cœur de la grande saison des pluies en Guyane, un jet Falcon du GLAM faisait la liaison entre Kourou et l’aéroport de Cayenne-Rochambeau. A son bord, un équipage de deux hommes et six passagers : Le plus jeune sénateur français _ David Rachline, 27 ans_, deux députés de moins de 40 ans et trois attachés parlementaires, dont une femme, également assez jeunes. Ils revenaient d’une inspection sur la base aérospatiale pour faire un rapport à la Commission de la Défense à leur retour à Paris. L’avion fut malmené, le mot est faible, dans un formidable orage magnétique qui dérégla ou mit en panne tous les indicateurs de vol, radars compris bien évidemment. La visibilité, au milieu de ce maelstrom d’eau, était nulle. Un plafond bas, noir, impénétrable… Puis ce fut le drame, la foudre s’abattit violemment sur la queue de dérive de l’appareil qui devint ingouvernable. Le Commandant de bord n’hésita plus, il ordonna à tous d’enfiler un parachute, descella la porte de l’appareil et demanda à chacun de sauter. Par une chance extraordinaire, les personnes présentes étaient en excellente condition physique, certains ayant même déjà pratiqué le parachutisme auparavant. Bien regroupés, ils atterrirent tous les huit sains et saufs et… Ô miracle ! Dans une zone non arborée et tout près d’une bourgade qu’ils purent distinguer, malgré la pluie tropicale, à une centaine de mètres. Tous furent donc sauvés…

       L’avion désemparé, quant à lui, continua à planer sur une poignée de dizaines de kilomètres avant de s’abattre dans l’épaisse et luxuriante forêt vierge guyanaise. Le Chef Pilote ayant pris le soin de couper tous les circuits possibles avant d’abandonner le Falcon, l’angle de pénétration relativement plat, la dense végétation qui amortit sensiblement l’impact, l’eau qui tombait à seau… plus une heureuse fortune, tous ces facteurs firent que l’avion ni n’explosa, ni ne prit feu, ni ne se désintégra outre mesure en touchant le sol. Bien sûr, il se disloqua quelque peu offrant çà et là plusieurs béances.

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       Kapahunpoildesek, le Chef de la tribu des Kouyon-Kouyu, entendit, cette fin d’après-midi là, tout comme ses sujets, un énorme grondement un peu au-dessus de son village. Il fut étonné, mais pas plus que çà, que ce bruit ne fut pas occasionné par le tonnerre qui suit tout éclair normalement constitué, n’ayant vu aucune lueur dans les secondes antérieures. Il faut avouer que son esprit était préoccupé par un autre problème depuis des lunes. Son fils, Kasspaléweps, venait d’entrer dans sa treizième année et il aurait à subir bientôt les rites initiatiques de passage à l’âge adulte comme il était de tradition chez les Kouyon-Kouyu depuis la nuit des temps.

       Il faut dire que Kasspaléweps était le fils unique qu’il avait eu avec sa deuxième épouse Akeukoukou, cette dernière et les trois autres femmes du chef ne lui avaient donné que des filles. Mais si ces demoiselles étaient toutes bâties comme des Sumos femelles, il n’en était pas de même pour son héritier, loin de là… Bien que joli garçon, il n’était pas bien épais, rêveur et pas téméraire pour deux sous. En contrepartie, il était malin, peut-être était-ce dû à ce missionnaire barbu qui, il y a un an, était resté dans la tribu presque cinq mois à faire la causette avec quelques enfants du village; il avait appris alors leur dialecte mais, en retour, il leur avait enseigné un tas de petites choses qui se révélèrent astucieuses pour améliorer la vie de tous les jours. Evidemment, tous savaient ce qu’était un homme blanc. Sur une trentaine d’années, la tribu avait été visitée deux fois (trois, si on compte le missionnaire). Ce qui était considérable par rapport à feu le grand-père de Kasspaléweps qui, lui, n’en avait jamais vu. Tous savaient aussi qu’ils n’avaient rien à craindre de ces oiseaux ou libellules de fer qu’ils voyaient exceptionnellement dans le ciel, et même de ces énormes torches qui filaient de temps en temps vers les étoiles, là-bas, du côté de la mer.

       Kapahunpoildesek était dubitatif, les anciens et le sorcier ne lui feraient pas de cadeau pour l’initiation de Kasspaléweps. Etant appelé à lui succéder un jour, ces salauds allaient certainement lui mitonner des épreuves plus terribles les unes que les autres. Et si le fiston ne s’en sortait pas en déclarant forfait, le malheureux adolescent serait castré, sodomisé, ravalé au rang d’esclave dans le meilleur des cas, ou boulotté quasiment tout cru dans la pire éventualité. D’autant plus que, pour ce qui le concernait personnellement, son charisme de Chef en prendrait un sacré coup et que l’avènement d’un prétendant-dominant, comme Konhanplin, son rival de toujours, n’était pas à exclure. On a fait des révolutions pour moins que ça !

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       « Zoziau kapout ! Zoziau kapout ! » Ce cri, entonné par quelques jeunes, le fit sortir de ses amères pensées. Ils étaient en train de rameuter les villageois en leur signifiant le crash de l’avion. Malgré qu’il plût des lianes, le Chef et quelques autres gravirent la colline pour aller sur le lieu de l’accident. Avec empressement, ils investirent la carlingue à la recherche de victimes. Mais, va te faire f…, ils ne trouvèrent personne. Kapahunpoildesek prononça alors de sages paroles : Ce tas de ferraille-fantôme serait encore là demain, la nuit n’allait pas tarder à tomber, il pleuvait comme pécari qui pisse, rendez-vous donc de tous les guerriers valides autour de l’épave au prochain lever du soleil.

       En fait, le lendemain, le soleil était revenu et c’est quasiment tout le village qui était en cercle autour du Falcon. Malgré son jeune âge, Tatou-Konpri, l’ami de Kasspaléweps, demanda à prendre la parole. Il déclara qu’il avait été le meilleur élève du missionnaire et qu’il connaissait certains secrets des blancs. Il y avait dans ce tas de décombres deux caissettes orangées qui permettraient, par une quelconque diablerie, aux libellules de fer de repérer instantanément l’appareil. Pour être tranquille avant tout pillage, la priorité serait de retrouver ces deux objets et de les détruire. Le Chef approuva, tous se précipitèrent, qui avec des madriers, qui avec des machettes et même un qui avait déjà récupéré une hache d’incendie. Moins de dix minutes de recherche et les deux caisses que ces cons de blancs appelaient « boîtes noires » gisaient aux pieds du Chef. Mais il fut impossible de les ouvrir, on utilisa alors de grosses pierres, mais les armatures d’acier furent à peine cabossées. Un vieux sage, Kulotakaka, exposa alors son idée : On mettrait les deux engins sur la pirogue la plus pourrie du village, on positionnerait ladite pirogue au milieu de leur large rivière qui était un affluent de la Sinnamary; il y aurait dès lors deux possibilités : Soit la pirogue finirait par couler et s’enfoncerait dans l’épaisse vase du lit, soit elle tiendrait le coup pendant environ trois kilomètres en aval jusqu’aux impressionnantes chutes d’Akwaland, et là ce serait aussi makache pour que les blancs, à la condition miraculeuse qu’ils retrouvent lesdites boîtes, puissent comprendre ce qui avait bien pu se passer. Ainsi fut fait…

       De nouveau, tous les villageois se retrouvèrent autour de la carlingue et le Chef ordonna le début du sac. Ce fut une ruée sauvage ! Les plus forts bousculaient les plus faibles, des cris, des empoignades… Le grand nettoyage avait commencé. On se jeta d’abord sur les valises pour en voler toute la lingerie. Puis ce fut le tour des armoires que l’on vida des bouteilles d’alcool non brisées au moment de l’impact. Beaucoup s’envoyèrent des rasades conséquentes de whisky, de cognac, de pastis pur, de calvados, etc… et même de l’aftershave ou du 5 de Chanel des bagages et de l’alcool à 90° de l’armoire à pharmacie. Ils ne tardèrent pas à être aussi ronds qu’un tatou se mettant en boule. D’autres saccagèrent les cartables, mallettes et attaché-cases et firent main basse sur des liasses et des liasses de papiers. Pendant des semaines, ils se torchèrent avec des feuilles tamponnées « Top classified », « Confidentiel-Défense », « Plans d’Ariane 23-Ultra Secret », voire même avec des pages comportant la signature prestigieuse de Monsieur le Président de la République… Puis vint le tour des femmes suivies des enfants. Elles se précipitèrent sur les rideaux des hublots et commencèrent à entamer la moquette. Kasspaléweps se fit durement bousculer par une de ses sœurs, ou demi-sœur (?), ou « double-sœur » (?) qui arracha un fauteuil aussi facilement qu’elle aurait plumé un toucan. Jusqu’à présent, il n’avait pu récupérer pour son compte que deux magazines qui traînaient ; il fut jeté au sol par toutes ces furies. A plat ventre, il constata que les fauteuils s’enlevaient maintenant aussi vite que des places pour un match PSG-OM. Dans cet espace nouvellement dégagé, il aperçut alors un petit objet métallique oblong gisant sur le plancher, il s’en saisit prestement. Cela ferait une amulette originale pendue à son cou. Il n’était d’ailleurs pas le seul à vouloir ce genre de colifichet, et il faut dire que le tableau de bord du poste de pilotage combla tous les amateurs du genre. Des parures « new look » firent leur apparition dans la tribu : Un tel se baladait avec le cadran de l’altimètre, tel autre exhibait fièrement le manomètre de pression d’huile, tel autre encore se fit un joli collier avec les indicateurs de niveaux de kérosène, le plus chic fut tout de même celui qui réussit à se mettre en bandoulière le distributeur de papier hygiénique des toilettes.

       Complètement récurée, au bout de deux heures de temps, l’épave, ou du moins ce qu’il en restait, n’aurait même pas intéressé un quelconque percepteur métropolitain. Certaines plaques métalliques furent également arrachées pour consolider les toitures des cases. Bientôt, la végétation recouvrirait entièrement tout ça, et bien finaud serait l’observateur aérien qui pourrait repérer quelque chose. D’ailleurs, il n’en fut pas question. Un hélicoptère (= libellule de fer) fit bien quelques rotations dans la semaine qui suivit, mais c’était très à l’ouest et jamais un aéronef ne passa au-dessus du village. Ceux qui organisèrent les recherches, sachant qu’il n’y avait pas eu de victime, ne trouvèrent pas les « boîtes noires » et ils finirent par se dire que, plutôt que de chercher une aiguille dans une botte de foin et de dépenser à perte l’argent du contribuable, il valait mieux abandonner leur quête. L’avion, perdu à jamais dans la forêt amazonienne, serait de toute façon bientôt phagocyté par l’inextricable végétation.

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       Au village, après trois ou quatre jours d’euphorie, la vie reprenait son cours. Parmi les trésors raflés dans l’épave, Konhanplin avait eu son heure de gloire. Il s’était emparé d’une lampe torche et il suscitait l’étonnement émerveillé de tous, sorcier compris, en la faisant fonctionner. Même le Chef avait tremblé pendant 24 heures que cet abruti ne lui prenne sa place grâce à l’aura sacrée de sa trouvaille. Le hic vint de ce que son rival n’arrêtait pas de faire « jour-nuit » à la moindre demande, et même qu’il laissa la lampe allumée le premier soir à l’entrée de sa case. Bien évidemment, la pile de l’ustensile avait rendu l’âme au petit matin. Il passa de nouveau pour un… imbécile, mais Kapahunpoildesek avait eu chaud !

       Kasspaléweps était observateur, il s’était alors rendu compte que les appareils magiques des blancs ne devaient être utilisés qu’en cas de réelle nécessité ou qu’il y avait à l’intérieur de ces objets un génie qui avait forcément une vie limitée. Il avait conservé ses deux magazines et, en l’affublant d’une cordelette, s’était pendu sa rapine au cou (…et non pas au c..!). C’était en fait un lecteur MP3 muni d’un haut-parleur ; mais bien sûr, il ignorait l’usage d’un tel grigri.

       Le cinquième matin d’après la chute de l’avion, très tôt, à l’écart du village, bien isolé, il examina de plus près l’objet. Outre des trous qui faisaient un cercle, il repéra deux boutons et une roue à molette. Il appuya sur le premier bouton qui était rouge : Une voix inepte et incompréhensible sortit alors des trous noirs. Comme c’était particulièrement chiant, il appuya sur le second bouton, une autre voix se fit entendre, tout aussi ennuyeuse que la première. Il actionna alors la molette et constata qu’il pouvait régler le volume sonore comme il voulait en faisant tourner, dans un sens ou dans l’autre, la roue crantée.

       C’étaient deux extraits de discours de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. Se considérant comme particulièrement malchanceux dans la ventilation du butin, Kasspaléweps était bien déçu et appuya de nouveau sur le bouton rouge. L’appareil s’arrêta de fonctionner. Il en déduisit que le premier bouton _ le rouge _ mettait en œuvre le bouzin, que le second délivrait au hasard des tissus de conneries plus grosses les unes que les autres, et que la roue permettait de varier l’intensité du son. Entre nous, il avait presque tout compris à part que le second bouton était un sélecteur de programmes mais… qu’est-ce qu’il en avait à f… ! Il y avait encore d’autres boutons mais il se jura de ne jamais les utiliser tant le peu de valeur de son soit-disant talisman lui sautait aux yeux. C’est à ce moment-là qu’il entendit la voix de son copain Tatou-Konpri qui l’appelait. Il se signala alors, son pote lui dit que le grand jour était arrivé pour lui et qu’on l’attendait sur la place du village. Avant peu, ou il serait devenu un homme, ou il n’aurait plus qu’à prier les Dieux de disparaître en douceur de la surface de la Terre.

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       Kasspaléweps était impressionné, tous les habitants faisaient un large cordon autour de la place. Au centre, se trouvait la totalité des guerriers les plus forts en gueule de la tribu. Le sorcier s’avança vers lui et lui dit qu’on allait d’abord tester l’ascendant qu’il pouvait avoir sur une troupe survoltée en tentant de la calmer. Au signal du sorcier, les guerriers se mirent à vociférer, à brandir leurs lances, à l’invectiver grossièrement et à le rudoyer en le poussant rudement de ci, de là comme au jeu de la bouteille saoule. Vite, vite, Kasspaléweps commença alors à déchirer toutes les pages de son premier magazine et à les distribuer çà et là, à chaque homme. Jaillirent alors des « Ofandechichourl’ », des « Rogntudju ! », des « Wâlasalop’ ! », des « Oputindemerd’ ! », etc, etc… Les guerriers quittèrent alors subrepticement les lieux pour aller se masturber dans un coin tranquille. Tous, sauf un résidu au milieu de la place, ce pauvre Okilékon, l’albinos demeuré de la tribu, résultat déplorable de consanguinités multiples. Kasspaléweps déchira alors une page du deuxième magazine et la lui tendit. Les yeux exorbités, il cria plus fort que ses petits copains en se lançant dans une branlette sévère et ostentatoire, mais qui prouvait un contentement bien supérieur aux autres hommes.

       Toutes les pages venaient d’un numéro spécial XXX-Hard de « Sexy-Parade », sauf Okilékon qui avait hérité d’un portrait récent de Jeanne Moreau. En tout cas, force était de constater que le digne fils du Chef avait bel et bien réussi sa première épreuve, la place étant devenue rapidement aussi calme qu’une session plénière du Sénat.

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       « Bon, cépatoussa, passonhahot’choz ! » déclara alors le sorcier sur un ton sentencieux. La deuxième épreuve les amena à un marigot vaste mais peu profond bien au Sud du village. Le fils du Chef devait se constituer un frêle esquif à partir de six branches de spongiodium, pas plus, reliées entre elles par deux simples cordes. Avec un long bâton, debout sur sa sorte de « planche », Kasspaléweps devait traverser le marigot dans sa plus grande largeur. Kapahunpoildesek blêmit, cet endroit était connu pour être infesté de caïmans voraces qui ne tarderaient pas à renverser le micro-radeau et à dépecer son malheureux fils. Ce dernier n’en menait effectivement pas large, et il serrait les fesses autant que Mère Térésa l’aurait fait en fendant un groupe de sodomites. A peine avait-il quitté la rive que des dizaines de « Plouf ! » se firent entendre. Une bonne trentaine de sauriens s’était mise à l’eau et de longues gueules effilées se dirigeaient droit sur lui. Paniqué (mais presque*), le pauvre garçon porta alors sa main à son cou. En hâte, il appuya sur le bouton rouge, tapota fébrilement sur le deuxième bouton et tourna la molette à fond. Le résultat fut prodigieux, jamais on entendit une telle sirène d’alerte se déclencher ainsi. Ça gueulait, ça vociférait, ça hurlait dans tous les azimuts ! Il y eut bien un moment d’affolement pour les gens restés sur la berge, et tous se bouchèrent les oreilles de leur mieux. Mais l’effet de ces stridulations tonitruantes fut encore plus extraordinaire sur les caïmans. Quand ils perçurent ce vacarme, ils firent rapidement demi-tour pour s’éloigner le plus loin possible de cette formidable source sonore. Tout à son étonnement, Kasspaléweps mena ainsi sans difficulté son embarcation jusqu’à la rive opposée, puis manoeuvra sa perche à deux mains pour la faire tourner. C’est à cet instant qu’il eut la plus grande frousse de sa vie : Voilà-ti pas que le morceau de boucan était fini, il y eut quelques secondes d’un silence mortel seulement interrompu par des dizaines de « Plouf ! ». Les caïmans revenaient à la charge et il était bien incapable, occupé par le demi-tour, de retoucher à son fétiche. Bien lui en prit, car un fracas aussi épouvantable que tout à l’heure se remit à s’échapper de son bidule. C’était un tapage sur un tempo un peu différent , mais ce deuxième morceau était tout aussi terrifiant que le premier. La réaction des cruels reptiles fut alors identique, et Kasspaléweps put rejoindre ses frères dont certains l’acclamèrent, mais surtout, tous le supplièrent à genoux de cesser ces monstruosités vocales. Il appuya donc sur le bouton rouge.

        Il est bien évident, tout le monde l’aura aisément compris, qu’à l’aller, on avait eu droit à « Mon credo » de Mireille Mathieu, et au retour à « Je t’aime » de Lara Fabian.

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       En cortège, on se rendit alors vers le lieu de la troisième épreuve. C’était extrêmement risqué. Il s’agissait de traverser le bosquet des singes hurleurs. Plusieurs clans de ces animaux avaient en effet choisi d’élire domicile dans un endroit bien délimité de la forêt. En soi, un singe hurleur est presque inoffensif, mais ces bestioles-là détestent au plus haut point deux choses : Qu’on les regarde droit dans les yeux et que l’on soit sur leur territoire. Là, en plus des vociférations qui les caractérisent, ils peuvent se montrer très agressifs et vous tomber sur le paletot par dizaines. Et quand on sait que leurs mâchoires puissantes sont munies de dents particulièrement coupantes, il faut craindre de douloureuses morsures à répétition qui peuvent, dans les trois-quarts des cas, entraîner une mort spécialement affreuse par hémorragies multiples. La belle-mère de Kapahunpoildesek, Nakunnfess, en savait quelque chose ! Elle avait été cruellement mordue au fondement dans sa jeunesse par un seul singe, et il lui manquait, depuis, une bonne partie de l’arrière-train. Elle avait surtout recommandé à son petit-fils de faire encore moins de bruit qu’un pet de moustique. Le silence le plus absolu était de rigueur si on voulait avoir quelque chance d’en réchapper. Kasspaléweps se dit alors qu’il ne serait pas question d’utiliser son amulette magique, bien au contraire. Il s’engagea à pas feutrés dans le bosquet avec le second magazine ouvert à moitié sur la tête. Cela lui servirait de visière pour éviter d’affronter la prunelle des simiesques. Il n’avait pas fait trois enjambées dans le fourré maudit que les hurlements décuplèrent, les singes l’avaient repéré et quatre d’entre eux s’avançaient effrontément vers lui en exhibant leurs énormes canines baveuses et en gesticulant, faisant des sauts prodigieux, bondissant de branche en branche. L’infortuné gamin se dit alors que c’était râpé pour l’effet de surprise et qu’il allait être consommé sur le champ. N’ayant plus rien à perdre, il prit sa revue, en déchira hâtivement quatre pages au hasard et les distribua aux quatre mahousses-costauds qui en étaient maintenant pratiquement à toucher ses mollets. Chacun se saisit d’une page, roula des yeux, expectora bruyamment et bondit sur une branche en lançant un puissant cri de ralliement en direction de ses congénères. Quatre groupes se formèrent alors dans les ramées, au centre se tenait le singe hurleur possédant un feuillet, d’autres l’entouraient, à droite, à gauche, au-dessus, zyeutant par-dessus les épaules les illustrations. Il y eut d’abord un léger remous de borgborygmes d’interrogation, mais cela ne dura pas. Tout à coup, l’un d’entre eux laissa échapper un petit gloussement qui ne tarda pas à s’enfler et surtout à s’étendre à toute la colonie. Aux ricanements du début succédèrent des rires franchement sonores. Et ça ne s’arrêta pas là; les singes se tapaient sur les cuisses, il suffisait d’un nouveau coup d’oeil sur la feuille pour qu’ils s’envoyassent de grandes tapes dans le dos en se bidonnant comme c’est pas permis. Et vas-y que je pouffe, vas-y que tu te gondoles, vas-y qu’il se tord, vas-y que nous nous estrassons, vas-y que vous vous poilez, vas-y qu’ils s’esclaffent… C’était l’hilarité générale ! Les larmes aux yeux et les côtes tressautantes, ils laissèrent très volontiers Kasspaléweps traverser leur aire de cantonnement. L’adolescent en était tout ébaubi d’ailleurs, il consulta le reste de son « Gala » mais la trombine rébarbative de la Reine d’Angleterre ou Johnny Hallyday en ruine décrépite ne le déridèrent pas vraiment. Franchement, il ne comprenait pas ce qui avait pu se passer…

       En fait il s’agissait d’un article sur Bernard-Henri Lévy où de nombreuses photos le montraient, avec ou sans tarte sur la tronche.

Note de la Rédaction : Très récemment, un groupe de zoologues en exploration dans la forêt guyanaise a fait la découverte d’une toute nouvelle race de singe jamais observée auparavant. Compte tenu de leurs caractéristiques bien particulières, ils ont baptisé cette sous-catégorie de primates : Les singes rigoleurs.

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       La quatrième et dernière épreuve de l’initiation de Kasspaléweps était la plus redoutable. Elle demandait aussi quelque préparation. C’est pourquoi elle n’eut lieu que le lendemain après-midi. Le matin de bonne heure, tous les guerriers de la tribu avaient battu la forêt pour débusquer le plus gros félin du continent américain : Le jaguar. En martelant leurs lances sur le sol en rythme et en tapant sur des troncs creux, ils avaient réussi à en débusquer et traquer un. Par de savantes manœuvres, ils l’avaient encerclé et acculé à la falaise moussue de Tuvakrevé. Le challenge était d’affronter la bête et de la tuer ou de la capturer. On avait tendu de lourds et hauts filets de lianes en demi-cercle au pied de la falaise, formant ainsi une sorte d’arène.

       Kapahunpoildesek eut beau protester en disant que ce genre de brimade n’avait jamais été programmée pour quiconque auparavant, que c’était pas de jeu ; que son fils, même muni d’une corde et d’un javelot, ne s’en sortirait pas et que si on voulait sa mort, on n’avait qu’à le dire tout de suite. Il lui fut répondu par le sarcastique sorcier que l’initiation d’un futur Chef de tribu était conséquemment plus difficile, et que s’il voulait qu’on s’arrête là, il n’avait qu’à abdiquer illico presto, et à remettre son pouvoir à quelqu’un d’autre, à Konhanplin par exemple ! Les clins d’oeil qu’échangèrent sorcier et Konhanplin firent comprendre au Chef qu’il était victime d’un complot. Il était piégé. Pour garder son job, il fit alors des adieux émouvants à son fiston avant que celui-ci ne rentre dans l’arène improvisée ; il songeait aussi à prendre bientôt une cinquième épouse qui lui donnerait peut-être un autre garçon. Parce que, pour ce qui était de Kasspaléweps, il le voyait déjà mort, donc non coté à l’Argus des chefs de tribus…

       En manipulant les filets, les hommes faisaient en sorte que l’aire du combat soit de moins en moins importante, et ce qui devait arriver arriva. Le jeune garçon se trouva bientôt à quelques mètres du jaguar. C’était un spécimen magnifique, un superbe mâle tout en muscles puissants, feulant et crachant sa colère. Kasspaléweps visa de son mieux et lança son javelot. Peine perdue, l’animal évita sans difficulté ce tir en faisant un bond sur le côté. Il se souvint alors de son fétiche qu’il n’avait plus touché depuis le marigot et actionna le bouton rouge. L’organe destructeur de Pavarotti gêna tout le monde sauf le jaguar qui, davantage énervé, se faisait encore plus menaçant en se rapprochant de lui. Kasspaléweps déchira une feuille de son « Gala » et en fit deux boulettes de papier avec l’intention de les introduire dans ses oreilles, mais le félin avançait toujours. Voyant que la recette précédente n’opérait pas, il tapota de nouveau nerveusement l’autre bouton, tellement fort d’ailleurs que ce dernier finit par rester enfoncé. Pas de chance! Ce qui s’échappa des trous noirs ressemblait à ses deux premiers essais de la veille; c’était un monologue encore plus fastidieux, une longue diarrhée verbale sans queue ni tête qui ne pourrait, en aucun cas, stopper un jaguar furieux. Fataliste et résigné, il se résolut au sacrifice suprême: Il se positionna ses deux bouchons de papier et ferma les yeux pour ne pas entendre, ni voir la mort qui venait. Il ne faudrait qu’une demi-seconde au jaguar pour lui sauter à la gorge et le faire passer de vie à trépas. Pourtant, le temps sembla s’éterniser, il rouvrit les yeux. Il perçut alors un changement dans l’attitude du carnassier, celui-ci marchait toujours vers lui, mais de plus en plus lentement et même en zigzaguant légèrement. Il était comme envahi par une sorte de torpeur, il avait des difficultés à conserver son regard menaçant, les paupières du monstre semblaient devenir lourdes, lourdes, lourdes… Et paf! Le jaguar s’écroula à ses pieds, ronflant comme un sonneur.

       Kasspaléweps ne chercha pas le pourquoi du comment. Avec sa corde, il rassembla en quatrième vitesse les pattes de l’animal et les ligota bien fort. C’en était fini, ainsi solidement entravé, la bête ne pourrait plus bouger. Le regard victorieux, il se tourna alors vers ceux de sa tribu. Stupeur ! Ils dormaient tous ! Son père, le sorcier, les guerriers aux lances effilées affalés sur les filets. Quel était donc ce prodige ? Kasspaléweps appuya sur le bouton rouge et enleva ses bouchons d’oreille.

       Il secoua alors tous les gens pour les réveiller. Ceux-ci émergèrent de leurs songes et constatèrent le succès éclatant du jeune garçon. Même le sorcier dut homologuer l’exploit et déclarer solennellement que Kasspaléweps était désormais un homme. Le père était fier comme un oiseau-lyre et il étreignit son héroïque fils avec une émotion non feinte, la pérennité de sa lignée au sein des Kouyon-Kouyu était assurée…

       …Plein de reconnaissance, et bien après que les batteries de l’engin soient mortes, Kasspaléweps pensa pendant très longtemps : « La magie des blancs, ça y’en a être bon ! »  Jamais Kasspaléweps ne sut qu’il devait la vie sauve à un discours de Jean-Claude Gaudin.

Gérard – 2015

*: Désolé, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’empêcher de la resservir celle-là.

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Note de l’auteur : Les ceusses qui en viendraient à souiller davantage le portrait de Mlle Moreau sont priés de se faire connaître pour que je les radie à jamais de la liste des visiteurs de Gigaproduction. C’est un blog sérieux ici, quoi m…!

  1. Adhémar dit :

    L’autre jour, je me baladais en pirogue sur la rivière Tipisspala, un affluent du Maroni (non, pas du Macaroni) et j’aperçus soudain un objet coloré flottant sur l’eau, bien sûr qu’il flottait sur l’eau, il n’allait pas flotter sur les fesses de Jeanne Moreau !!! En pagayant comme un fada, je réussis à l’approcher, bien que la pagaie ne soit pas gaie, Oh! macarel de Dious, oh foc del cel, comme on dit à la gare Matabiau et du côté d’Orlu, qu’est-ce que j’ai vu ? C’était le slip en dentelle de l’attachée parlementaire qui avait survécu au crash !!! (l’attachée, je veux dire, pas le slip, car elle avait réussi à se détacher). Pensant faire oeuvre pie en récupérant cette dépouille opime, ou plutôt aux-pines, je ne sais plus, et en allant la remettre à sa légitime propriétaire lors d’un de mes voyages à Paris, en passant par Bitauvan (dans le Var), je me saisis de l’objet, je le reniflai longuement pour être sûr qu’il s’agissait bien de ce que j’avais supputé, et je me le mis autour du cou. Mauvaise idée ! au bout de quelques minutes, je vis arriver une centaine de pirogues, dont celle du grand chef Kapahunpoildesek, montées par de féroces guerriers de la tribu Kouyon-Kouyu, tous vociférant et gesticulant de façon agressive, et exigeant que je leur remette sur-le-champ, ou plutôt sur les eaux de l’affluent du Ma(ca)roni, le slip que je portais autour du cou. Leurs hurlements augmentèrent soudain, atteignant la force 119,5 sur l’échelle de Tumlékass, ce qui correspond grosso-merdo à 561,73 kilobells, encore que cela puisse se discuter. Submergé par l’assaut de 200 mains rapaces, je dus laisser filer mon trophée, et les pirogues repartirent vers la verge, je veux dire la berge, dans une rigolade généralisée. Je reprenais tranquillement ma navigation vers St-Laurent du Macaroni, quand je remarquai que les cris des Kouyons-Kouyus avaient fait place à des grognements féroces, très rauques, accompagnés de halètements (pas d’allaitements) et de vibratos de la glotte. Je vis alors les Kouyons-Kouyus, alignés sur la verge… oups! encore un lapsus, alignés sur la berge, occupés tous et chacun à s’offrir une mémorable branlette, pendant que le chef Kapahunpoildesek, aidé par son fils Kasspaléweps, brandissait à la vue des guerriers masturbateurs au bout d’une perche le vêtement abandonné par l’attachée parlementaire, afin que tous puissent le voir et se laisser griser et aguicher par cet objet manifestement sexuel…
    Tatou-Konpri et son aîné Okilékon (qui finissait de bouffer le portrait de Jeanne Moreau) tous deux très didactiques, expliquaient aux guerriers à quoi servait l’objet brandi par le chef, et surtout indiquaient et décrivaient l’endroit où ledit objet se plaçait en temps normal. Okilékon déclarait « Yanagrosskavern » et Tatou-Konpri ajoutait « Yana Ossi Pitite Kavern près de Gross ».
    L’évocation de ces « kaverns » faisait redoubler l’ardeur des Kouyons-Kouyus, de telle sorte que les annales de Maripassoula, la ville jumelle de Marikouchtoila, firent mention plus tard d’un étrange phénomène : l’eau du Macaroni était devenue blanche.

  2. Roméra dit :

    Salut les artistes,
    Des textes passionnants, puissants, imaginatifs, rédigés d’une plume affutée attachée à la pointe d’une sagaie. C’est probablement pourquoi j’ai trouvé ça gai (j’essaie de me hisser à la hauteur du texte) Cependant, une question taraude mon esprit tordu  » La Samsonite diplomatique qui se trouvait dans l’avion fut-elle récupéré par l’attaché de cases de la tribu ?
    Avec mon sentiment de plaisir étonné et respectueux devant ces grands et beaux textes.
    Continuez à nous émerveiller. Chapeau les gars.

  3. oswaldo dit :

    « P’tain , Yanakonariena’foutr  » s’exclama le lekteur que je suis.
    Antouka géri !
    Kon tinué aman voyé dekon neurit.
    (texte écrit en moldo guyanais phonétique)
    Et bras veau !

  4. orme dit :

    Hilarant! Tout simplement hilarant!…Mais, il est si terrible que ça, ce Gaudin?

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