Emeline et Adalbert 16

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XVI

Emeline ne trouvait pas le sommeil.

 Ayant décidé d’intervenir pour empêcher le mariage de Guillemette avec un vieux barbon, fut-il riche comme Crésus, elle imaginait  divers stratagèmes  sans trouver celui  qui puisse convenir à coup sûr. Son esprit occupé à la réflexion, ne prit pas garde que ses petites mains s’étaient mises  à pianoter sur son entre cuisses, ses doigts fouineurs s’immisçant dans quelques recoins secrets, provoquèrent des ondes bienfaisantes qui  finirent par déclencher l’orgasme libérateur et la mener au pays des rêves.

La nuit ne semblait pas  avoir apporté conseil et le  lendemain, elle évoqua la question avec Albine ; cette dernière eut le sourire railleur de ceux qui ont en tête une idée originale, apte à contourner les difficultés.

–         N’oubliez pas comtesse que je suis issue de cette lignée des gens du voyage, ces gitans comme on dit parfois, capables d’embobeliner les badauds, les gogos et autres gobe-mouches.

–         Aurais-tu une  idée pour contrecarrer cette union contre nature ?  

–         Une, peut-être, plusieurs sûrement. Je vais déjà aller me vêtir pour  rendre visite à ce vieux birbe.

Un moment plus tard, Albine revint vêtue comme elle l’était  autrefois, à l’époque ou avec les siens elle parcourait les routes de France : une longue et ample jupe multicolore et un boléro  dont le décolleté laissait entrevoir une très agréable gorge, des socques à hauts talons qui affinait la cambrure de ses reins ; elle avait libéré ses longs cheveux noirs, d’ordinaire en chignon,  qui pouvaient désormais aller et venir au gré de ses gracieux mouvements de tête.  Emeline dut reconnaitre que ce costume lui allait à ravir et un touche d’onguent sur les lèvres et les paupières termina de lui donner l’aspect féérique que l’on souhaitait.

Albine prit le chemin de la ville et se rendit à l’échoppe du vieux soupirant, qui tenait commerce de tissus de draps et de soie. Il se montra aimable avec cette cliente, dont il reconnut l’origine et savait par expérience  le goût qu’elle devait éprouver  pour les étoffes chamarrées. Albine lui sourit, pour l’amadouer, et soudain s’immobilisa, afficha un visage figé, comme soumis à une intense réflexion.

–         Que vois-je  cher  Monsieur, je lis dans vos yeux un grand changement sur le point de subvenir, un hymen qui va bouleverser  votre vie.

–         Et par quel miracle tenez-vous donc cela ?

–         Vous devriez savoir que les gens de ma race ont reçu du ciel des dons de divination que nous sommes les seuls à posséder. Je suis d’ailleurs persuadée  que vos lignes de main attestent  une union que vous souhaitez ardemment,  suite à un pénible veuvage.

Machinalement, le marchant tendit sa main et Albine put aisément poursuivre  ses fariboles. Elle laissa entendre qu’un mariage était envisagé, mais ce que le notaire avait caché, c’est qu’il projetait une union, non avec sa fille cadette, une jeune et jolie nymphette, mais avec une vieille cousine, prénommée elle aussi Guillemette, d’un âge plus que canonique, aux appâts surannés,  dont il avait la charge depuis de trop longues années  et désirait s’en débarrasser.

Le vieillard goba tout et  pris d’une furieuse  colère, projeta de se rendre auprès de ce déloyal notaire, afin de lui signifier sa façon de penser. Pour faire bonne mesure, Albine ajouta quelques billevesées et autres calembredaines, aptes à semer la zizanie entre les deux hommes et rompre définitivement tout rapport entre eux.

Durant ce temps, comme prévu, Emeline alla trouver le notaire pour lui signaler une  information concernant ce négociant sur lequel couraient de multiples bruits : il avait une fâcheuse tendance à débiter n’importe quelle stupidité prenant comme avéré la moindre ineptie, et il était urgent de ne pas tenir compte de ses divagations.

Les deux hommes se rencontrèrent, se chamaillèrent, se heurtèrent. On se  traita de félon,  d’escroc,  de canaille, d’homme sans foi, de fourbe, de traitre, de tous les qualificatifs possibles ; l’ire les submergeant, ils en arrivèrent aux mains, un  soufflet parti, suivi d’un coup de pied, et il fallut l’intervention de Guillaume pour séparer les belligérants et  mette fin à l’algarade de ces gérontes.

 On l’aura compris après cette altercation, l’union prévue ne se fit pas et c’était très bien ainsi. 

Il fallait fêter l’heureux évènement. Guillemette à cette occasion décida de  perdre enfin son pucelage avec son Roland ; les amoureux, après quelques   petits attouchements qui leur étaient coutumiers passèrent aux choses sérieuses et Roland  n’hésita pas  à entrer dans le vif du sujet, s’il m’est permis de m’exprimer ainsi. Tout naturellement, trouvant cette caresse délicieuse,  Guillemette poussa ses premiers   » aaaaaaaaaaaa !!!!  » de plaisir, n’hésitant pas à quémander quelques reprises. Gageons que nos tourtereaux, à l’aube de leur vie sexuelle,  trouveront avec le temps  d’autres façons originales pour parvenir au septième ciel, et éviter la monotonie des actes répétitifs.

Albine toujours aussi amoureuse de son Renaud, n’hésita pas à revêtir souvent, dans leur intimité, son magnifique costume de gitane  dont il avait apprécié  l’élégance, et dont la vue produisait sur lui de très vives réactions.  Ce fut pour ces éternels amants l’occasion d’imaginer de nouvelles postures,  en particulier celle du drapier berné et surtout celle de la gitane enflammée.

Quant à Emeline, quelques jours plus tard, tous les bonheurs lui survinrent ;   Adalbert Flavien Gaétan de Coucy, arriva  un soir à l’improviste accompagné de Florian. De toute évidence, l’un des deux hommes était de trop ; en bonne épouse, après s’être fait très belle pour de nouvelles retrouvailles, elle accorda pour la nuit la priorité à son Adalbert  mais Florian trouva auprès d’Aglaé, la fidèle servante, les trésors d’imagination qu’une femme d’expérience recèle en elle ; d’ailleurs, il se reprocha de n’avoir pas tenté plus tôt de lutiner cette coquine mature aux infinies ressources.

Adalbert Flavien Gaétan de Coucy fut tout aise de retrouver son castel qu’il avait quitté quelques années auparavant et apprécia toutes les améliorations que Renaud y avait apportées, tant à l’intérieur, qu’à l’extérieur. Durant le repas, il annonça la venue prochaine du roi mais se réservant de donner d’autres détails ultérieurement. On parla surtout du bon canular monté au marchand de tissus, qui fit bien rire Adalbert.

–         Renaud, mon fidèle majordome, tu taxeras ce malotru, un peu plus qu’à l’ordinaire pour lui apprendre à vouloir épouser des filles trop jeunettes pour lui.

On se quitta pour la nuit. Dans l’escalier en colimaçon qui menait à leur chambre, Emeline se souvint de cette situation qu’elle avait autrefois vécue lors de son passage au château du chevalier Géraud. Elle décida de reproduire l’évènement et souleva bien haut son bliaud, à la grande satisfaction d’Adalbert qui s’exclama :

–         Emeline, ma très chère épouse vos fesses sont toujours aussi ravissantes, rondes à loisir, attirant les mains et le reste ; elles  me font un effet fou. Je pense…

–         Je vous en prie Adalbert, pensez moins et agissez !

Et Adalbert la gratifia d’une bonne levrette prélude à une joute qui perdura tard dans la nuit, apportant aux époux d’indicibles bienfaits. Emeline constata, une fois de plus, que son Adalbert était un homme de ressources. Entre deux reprises, alors que le couple reprenait son souffle, il annonça la bonne nouvelle, dont il avait pour elle, gardé la primeur :

–         Emeline ma mie, lorsque viendra le Roi, il y aura une grande chasse dans la forêt orléanaise, mais aussi et surtout le Roi signera un édit érigeant notre fief en marquisat. Ma chère, vous allez devenir Marquise !

–         Marquise est-ce possible ? Vous m’en voyez toute retournée…

Effectivement, ils se retrouvèrent en une position toute retournée,  inoubliable tête à queue, l’un des premiers de l’Histoire sans doute, qui apporta à chacun un mémorable orgasme et les plongea dans un délicieux sommeil.

*****

Adalbert Flavien Gaétan de Coucy prépare activement l’arrivée du Roi, avec les écuyers chargés de l’assister dans sa charge de Grand Veneur car le clou de la réception sera une chasse, divertissement très apprécié par le monarque.

Adalbert sait qu’il ne doit pas décevoir son souverain, puisqu’à la cour de France, sa soudaine faveur a fait quelques jaloux et en particulier, un certain Enguerrand de Coucy. Enguerrand et Adalbert descendent d’un même illustre ancêtre contemporain du carolingien  Charles III le simple, un certain Boves, dont une lignée fit florès en Picardie ; à côtés de ces brillants Coucy, une famille collatérale, moins connue, installée dans l’Orléanais, avait tout de même donné de valeureux guerriers à la royauté, dont le dernier en date, notre glorieux  Adalbert Flavien Gaétan.

Enguerrand, actuel chef de la branche aînée jaloux  de  ce cadet qui bénéficiait de la bienveillance royale, fit grand tapage ; le Roi lassé  par ces jérémiades, consigna cet envieux dans sa forteresse picarde, éleva le fief d’Adalbert en marquisat,  et pour éviter à l’avenir une homonymie fâcheuse source de zizanie,  il affecta du patronyme de Coursy, Adalbert et sa descendance. Au cours de sa visite, il devait signer  » l’édit de Coursy » notifiant ces décisions.

Ce nom perdure de nos jours ; c’est  la commune de Coursy aux Loges dans le Loiret. Ce qui prouve bien que Raimondo n’avance  pas que des élucubrations sans fondement, comme l’ont laissé entendre quelques lecteurs grincheux. (Note de l’éditeur)

De son côté, Emeline, fit appel à Aude et ses baladins pour assurer divers intermèdes récréatifs, que l’on présentait durant les repas, entre chaque plat. Albine avec un clan de gitans montreurs d’animaux qui campait dans les environs mit au point un spectacle au cours duquel elle n’hésita pas à montrer ses talents de danseuse.

On attendait plus que l’arrivée du Roi et sa suite.

Durant ce temps, Florian, eut l’occasion de s’entretenir avec Emeline ; il la mit au courant de ses projets immédiats : toujours à la recherche de Marco, mystérieusement disparu, il souhaitait se rendre  à Dijon auprès de la duchesse de Bourgogne et trouver la Sœur Bénédicte ainsi que le lui avait conseillé l’énigmatique nonne au parfum particulier. Depuis quelques temps déjà les deux cousins n’avaient pas eu l’occasion de s’octroyer un moment de bonheur en toute intimité. Emeline proposa à Florian de venir la rejoindre dans un des salons isolé du château. Aude s’était jointe à eux ce qui leur permit de jouer  à la triplette orléanaise assortie du triangle de Pythagore. C’est ainsi que Florian fut mis au courant de la complicité qui liait  les deux femmes et qu’il participa avec bonheur à leur intimité.

Le Roi fut enchanté de l’accueil  reçu  au Château de Coursy  et pour exprimer sa satisfaction octroya au marquis une rétribution exceptionnelle, payable par la bourgeoisie du fief, afin d’honorer Adalbert pour son nouveau titre. Parmi les divers spectacles qui lui furent présentés, le souverain apprécia particulièrement la prestation d’Albine  qu’il détaillait d’un œil concupiscent ; la jeune femme aux formes ravissantes avait éveillé en lui quelques idées guillerettes. Il pria son chambellan de l’inviter  dans ses appartements ; bien sûr, Albine se doutait de ce que cachait cette invite. Toute autre qu’elle eut été honorée d’une telle proposition ; mais s’il fut un temps où elle aurait dit oui sans hésiter, aujourd’hui, fidèle à son Renaud, elle ne pouvait se décider à le tromper, fut-ce  avec le Roi. Elle s’en ouvrit à Emeline qui, avec son amie Aude, donnèrent au souverain une nocturnale, dont il garda longtemps le souvenir et que son biographe, moine de St Denis chargé de rapporter ses faits et gestes, consigna scrupuleusement en ses manuscrits.

Cette nuit-là, Renaud et Aude se donnèrent avec fougue et amour : neuf mois plus tard naissait une  adorable fillette, belle comme une fée et que l’on prénomma de ce fait Viviane.

Adalbert Flavien Gaétan de Coursy, après le départ du Roi, prit ses vacances d’été octroyées par son royal suzerain ;  il put se consacrer pleinement à sa chère Emeline, ce qui ne l’empêcha pas de lutiner quelques jeunes damoiselles de la  région ravies d’avoir éveillé l’attention de leur marquis.

Florian quant à lui, se pressa vers Dijon ainsi que le lui avait conseillé la mystérieuse religieuse au subtil parfum. Au palais ducal il demanda à voir la duchesse de Bourgogne sans oublier de mentionner le nom de sœur Bénédicte ; ce fut le sésame qui lui permit d’être reçu aussitôt dans un élégant salon du palais.

–         J’ai appris que vous recherchiez Marco ; pouvez-vous m’en faire connaitre la raison afin que je puisse juger du bien-fondé de cette recherche ?

–         C’est une longue histoire mais avant tout une histoire d’amitié.

Et Florian conta par le menu, toutes les aventures qui rapprochèrent ces deux compagnons, depuis leur rencontre sur le Poséidon, jusqu’à la disparition soudaine de  Marco,  le soir du bal donné à Dijon en l’honneur du Roi.

–         La vie n’ayant  pas toujours été clémente avec ce garçon,  j’avais grande envie de le prendre à mes côté et l’aider à s’établir. Je sais, pour être un cadet de famille, qu’il n’est jamais aisé d’atteindre  un certain rang dans la vie ; imaginez ce qu’il en est  pour un enfant né de parents inconnus ! 

–         Mais sachez, cher Florian, qu’on ne peut plus dire désormais que Marco est un enfant trouvé.

Et devant l’air étonné de Florian, la duchesse se lança dans un long monologue d’explication.

 » Née dans une famille de petite noblesse, rien ne me prédisposait à devenir un jour duchesse de Bourgogne. Dès mon plus jeune âge, on me cloitra dans un couvent, charge aux moniales de m’inculquer une certaine instruction et le faire naître en moi le désir de devenir à mon tour religieuse. Je supportais assez mal cette obligation dictée par ma famille et parmi les nonnes, la sœur Bénédicte m’aida à supporter cette draconienne obligation, elle-même ayant prononcé des vœux par obligation comprenait mon désarroi.

Chaque semaine, un prêtre de la région s’en venait confesser ce petit monde clos et bien sûr, pour éviter que des idées fantasques ne viennent troubler la sainteté du lieu, on le choisissait vieux et si possible suffisamment disgracieux. Or  un jour, je ne sais trop pour quelle raison, vient un jeune abbé qui enflamma le cœur de sœur Bénédicte, le prêtre n’étant pas lui-même insensible à cette femme jeune aux attraits certains. Celle-ci me conta par le menu les moments délicieux qu’elle vécut alors, y compris celui qui conduisit les deux amoureux au nirvana du plaisir.

Ce qui devait arriver arriva : la mère supérieure, fine mouche, s’aperçu que  sœur Bénédicte ne lavait plus, comme toutes les religieuses encore jeunes, ces intimes linges mensuels que même les nonnes doivent utiliser. Il était trop tard pour prendre des mesures d’autant que les amants avaient fui ; j’étais la seule à savoir qu’ils allaient rejoindre Padoue où le jeune prêtre poursuivait des études théologiques. »

–  Et vous n’êtes jamais devenue religieuse ?

–  Le ciel a été clément avec moi : mon frère ainé trépassa  à la suite d’une chute de cheval, ma sœur ainée succomba à une épidémie de fièvre maligne, mes oncles ont péri durant les croisades ; au décès de mon père, je devins une très riche héritière convoitée pour ses nombreux domaines par la maison ducale de Bourgogne.

 

On gratta à la porte et une jeune femme élégamment vêtue se présenta. Florian ne la reconnu pas sur le champ, mais il fut frappé par ce parfum de marjolaine qu’il n’avait pas oublié, celui de cette nonne rencontrée aux portes de Paris.

–         Ne seriez-vous pas cette religieuse que j’ai…..

–         Je ne suis pas plus religieuse que vous. Je suis Odinette.

–         Et Odinette est ma femme de confiance, chargée d’assurer les menus services dont j’ai besoin,  ajouta la duchesse. C’est elle qui désormais va vous guider vers votre ami Marco.

–         Raimondo (à suivre) – 2013

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