Emeline et Adalbert 14

XIV

    Mes frères, nous sommes réunis en ce jour pour célébrer devant Dieu et devant les hommes, l’union de Renata et Humbert, qui jurent de se garder fidélité jusqu’ à ce que la mort les sépare.

On l’aura compris, l’idée d’Adalbert Flavien Gaétan de Coucy et d’Emeline avait fait son chemin. Ils avaient révélé à leur hôte la noble origine de Renata et le comte trouva l’idée de cette union absolument géniale ; ainsi donc son fils épousait la fille d’un roi. Certes, les deux jeunes gens avaient une origine quelque peu sulfureuse ; n’étaient-ils point le fruit d’une partie de jambe en l’air illégitime que réprouve la morale chrétienne ? Il est vrai que l’Eglise, farouche gardienne de la vertu, savait souvent fermer les yeux sur les incartades des grands de ce monde.

Durant plusieurs jours, on fit  fête, une grande fête, un festin, une ripaille, une bamboche accompagnée d’inoubliables beuveries, qui demeurent dans toutes les Chroniques de l’époque. Le vin de Savoie coula à flot, plusieurs moutons furent sacrifiés et les broches tournèrent longuement pour griller les volailles. On avait convié tous les seigneurs de la province ainsi que  les riches bourgeois ayant quelque importance dans les cités.

Ce fut beau, ce fut grandiose. Cela coûta, bien sûr, mais on créa un impôt destiné à couvrir la dépense, dont les serfs devraient s’acquitter ; après tout, n’étaient-ils pas là à cet effet ?  Il y eut quelques dommages collatéraux : de nombreuses filles perdirent leur pucelage et des femmes  n’hésitèrent pas à s’accorder quelques fantaisies hors mariage, qui les tiraient d’une routine conjugale devenue lassante au fil des ans. Il fallut plusieurs jours au chapelain du comte, pour absoudre toutes les âmes qui venaient lui avouer leurs débordements.

Adalbert Flavien Gaétan de Coucy, connut enfin les bienfaits de la galipette savoyarde, qu’une coquine baronne lui enseigna ; Emeline succomba sous les assauts de fringants chevaliers mais aussi, n’oublions pas ses penchants,  grâce  aux  puceaux qui la dévoraient des yeux. Les jeunes époux se réservaient de longs instants d’intimité à l’abri des festivités dans une chambre nuptiale spécialement aménagée pour eux.

Seuls, deux personnes semblaient étrangères à ces réjouissances : la comtesse de Savoie et Marco, qu’on pouvait apercevoir, côte à côte dans un  recoin de l’immense prairie où se tenaient les agapes. La comtesse Béatrice née dans le Val d’Aoste, n’avait pas jusqu’ici donné d’héritier à son époux et elle était soucieuse pour son  avenir incertain, car on  parlait  d’une annulation  possible de l’union, pour cause de stérilité. Marco, voyant s’éloigner de lui la jolie Renata avec laquelle il avait imaginé des lendemains qui chantent se désolait devant  ses projets  compromis. Faute de participer à la liesse générale les deux malheureux avaient réuni leur mélancolie, la connaissance de la langue italienne, favorisant les rapports.

Le premier jour, Marco usa de sa volubilité naturelle pour s’attirer les bonnes grâces de  la comtesse. Le second,  il réussit à la faire sourire. Il obtint un rendez-vous secret le troisième jour ; la nuit suivante elle céda, ainsi que les jours d’après. 

Dans les semaines qui suivirent, la comtesse annonça la venue d’un héritier : la maison de Savoie était assurée désormais de sa descendance et chacun, excepté Marco, s’en vint féliciter le comte pour la qualité de ses bons offices. 

Il était temps, pour nos héros,  de quitter la Savoie afin de rejoindre le Lyonnais et y trouver une voie navigable pour regagner rapidement Dijon où l’arrivée du roi de France était annoncée. On quitta Renata avec regrets. Marco tenta vainement une intime entrevue avec elle, mais par contre fut agréablement  étonné de se voir inviter dans les appartements de la comtesse. Elle le reçu dans un petit salon et, c’était leur secret, le remercia chaudement pour sa gentillesse et… pour le reste, n’hésitant pas, pour  lui exprimer sa gratitude, à lui octroyer  la subtile caresse d’une  bouche avide.

Après l’intermède savoyard, le voyage parut monotone. Le manque de Renata se faisait sentir,  chacun à des titres divers déplorant son absence.  Il était temps de parvenir dans la capitale Bourguignonne pour se changer les esprits et faire la fête.

Dès leur arrivée, le roi de France reçut Adalbert. On parla bien sûr de l’équipée en Terre Sainte dont le royaume n’avait pas tiré tous les bénéfices escomptés et qu’on n’était pas près de renouveler : les Croisades coûtaient cher en argent et en hommes et cet engouement était désormais passé de mode. Le roi octroya une très généreuse indemnité au loyal serviteur, à valoir sur le trésor royal, ainsi qu’une rente à vie, payée par le clergé. Après tout, l’Eglise pouvait mettre la main à la poche puisqu’on s’était démené pour Elle, en allant combattre en Palestine.

Lorsqu’il retrouva son Emeline, Adalbert Flavien Gaétan de Coucy lui conta cette entrevue dont il sortait insatisfait. Il s’attendait à mieux : quelque titres nouveaux et bien rémunérés eussent été les bienvenus. Emeline se proposa d’en parler directement avec le roi et demanda audience à ce sujet.

Quelques jours plus tard, le monarque se rendant aux arguments de la comtesse qui lui  avait montré l’étendue de son expérience en matière de galanterie, accorda à Adalbert Flavien Gaétan de Coucy le titre de Grand  veneur, assorti d’un titre de marquis  en un  fief qui restait à définir.  Quelques jours après, sous le déluge des étreintes, des cajoleries, des papouilles, et autres joyeusetés de ce genre, le roi créa pour Adalbert Flavien Gaétan de Coucy, l’appellation de « bienfaiteur de la royauté » en raison de services rendus, titre qui s’accompagnait de confortables prébendes. (*)

(*) On constatera, que Raimondo peaufine le choix de ses termes, préférant au mot bénéfices celui plus approprié dans ce contexte de prébendes. (Note de l’Editeur)

Adalbert Flavien Gaétan de Coucy était aux anges : cette avalanche de titres et de revenus lui furent agréables, mais il  réalisa que ces bienfaits ne lui étaient pas tombés du ciel sans contrepartie ; il se doutait bien que son épouse avait dû se montrer très câline vis-à-vis du roi et la jalousie commença à le torturer. Heureusement, Emeline, en femme pleine de ressources sut calmer ses tourments :

–         Enfin Adalbert, je vous croyais plus au fait des usages ; lorsqu’une femme permet à son roi quelques menues privautés sans conséquences, elle ne trompe pas son mari, elle est au service du royaume, tout comme vous l’êtes chaque fois que vous prenez les armes et partez en guerre avec l’ost royal.

Elle ajouta, pour donner encore plus de poids à son argumentation :

–         Tout comme le fit autrefois  Judith avec Holopherne.

Adalbert accepta l’explication qu’il trouvait somme toute  pertinente, d’autant qu’après  les paroles, Emeline  passa aux choses sérieuses.  S’étant dénudée elle prit l’initiative  d’une mémorable joute durant laquelle toute sa virtuosité s’exerça à maintes reprises. Les multiples poses apportèrent aux époux ravissement, délectation, jouissance, aucun coin de leur corps, mêmes les plus cachés, les plus reculés, n’échappant à leur fantaisie. Cette délicieuse lutte eut le don de calmer les pensées chagrines d’Adalbert. Cependant, un peu plus tard, il fut à nouveau tenaillé par le doute ; il  ne put s’empêcher de demander à son épouse une explication :

–         Dites-moi très chère, prîtes-vous plaisir dans les bras de notre souverain ?

Pour éviter de répondre, Emeline fit celle qui dormait profondément ; cependant en son for intérieur elle osa s’avouer que ce roi de France était un sacré bon coup.

Avant que le roi ne quitte la capitale  bourguignonne pour Paris, son hôte offre une grande fête pour l’honorer. En l’absence  de la reine restée  au palais du Louvre dans l’attente d’un proche heureux évènement, le souverain a décidé d’ouvrir le bal avec Emeline. La bienséance désignait pour cet honneur, la duchesse de Bourgogne dont il était l’hôte ;  le choix du souverain en étonna plus d’un, mais chacun finalement  comprit que de tendres liens s’étaient tissés entre le monarque et l’épouse du nouveau Grand veneur. D’aucuns conclurent tout simplement que le royaume comptait deux cocus de plus…

Marco, d’humble origine ne participait pas à ses festivités. Il  trainait  son ennui dans la ville, revivant en esprit les doux moments vécus avec Renata ou la comtesse de Savoie, quelques  rares cadeaux octroyé par la vie à cet enfant trouvé. Il rechercha dans la ville une femme qui pourrait tromper son désarroi et lui apporter quelque douceur. Alors qu’il allait s’engager dans une ruelle où les tavernes et les lieux malfamés  faisaient florès, il sentit une main se poser avec douceur sur son épaule ; grand fut son étonnement lorsqu’il constata qu’une nonne l’avait abordé.

Il lui vint quelques pensées impures, supposant un instant qu’il s’agissait d’une de ces nombreuses racoleuses, usant de tous les subterfuges pour attirer la clientèle, mais il constata qu’elle rayonnait d’un sourire angélique ne laissant aucune place à l’équivoque.

–         A ce que l’on m’a dit, vous êtes Marco, et l’on m’a chargée de vous conduire en des lieux plus harmonieux que ceux-ci, plus conformes aussi à la morale. Suivez-moi je vous prie.

La voix était douce, mais suffisamment ferme pour éviter toute réplique de la part de son interlocuteur ; par des sentes obscures en cette fin de jour, la religieuse le conduisit vers une bâtisse lézardée qui avait dû être en son temps une demeure accueillante.

C’est en ce lieu que parvint Florian, après l’enquête diligente qu’il mena en constatant la disparition de Marco.  C’est là que s’arrêtèrent ses recherches : nul ne résidait pour l’heure en ce lieu, mais quelques subtiles senteurs, attestait une présence possible dans les heures précédentes. 

Dès le lendemain, une  imposante caravane prend  le chemin de Paris. Florian est du nombre ; pour s’être acquitté avec brio de sa tâche, en assurant dans d’excellentes conditions le retour d’Adalbert, il a  intégré définitivement la troupe de ces officiers de l’ombre  (la DCRI de l’époque) chargés de régler les affaires particulières auquel un souverain doit faire face. Quant à Adalbert,  du fait de ses nouvelles fonctions, il doit vivre désormais dans l’entourage royal, la belle Emeline étant à ses côtés, pour la plus grande satisfaction du souverain.  

De nombreuses lieues restent à parcourir avant d’atteindre la capitale et quelques étapes sont nécessaires. Nombreux sont les seigneurs  qui rêvent d’abriter le roi et sa suite et de lui faire fête. Le souverain ne néglige pas ces invites et sait participer à la liesse populaire que sa venue suscite. Il sait à l’occasion attirer Emeline dans sa couche afin de calmer ses ardeurs amoureuses et l’épouse du Grand veneur  ne rechigne pas à lui apporter la paix des sens usant de toute son imagination pour donner à leurs étreintes la virtuosité qui convient afin d’éviter la  monotonie des répétitions

Adalbert, ayant admis les contraintes de son épouse au service du roi, n’a aucune difficulté à trouver une bonne âme, très fière de soulager la flamme de cet éminent personnage. On dit que la femme de messire Gautier, particulièrement amoureuse et succombant au charme du Grand veneur a imaginé pour lui le vol de gerfaut hors du charnier natal, position qui apporte aux  amants une originale et  bienfaisante détente. Tout est pour le mieux pour les époux qui ont réussi à trouver, dans leur vie un peu compliquée, un modus vivendi nécessaire à l’équilibre du couple.

Le cortège étant en vue de la forêt de Brière qui deviendra dans les siècles à venir  forêt de Fontainebleau, Adalbert a décidé pour plaire à son maître, passionné de ce sport,  d’organiser une chasse. Il prend  les devants afin de mettre sur pied avec les nobles du cru, une chasse à courre. Le roi est enchanté de l’heureuse initiative de son Grand veneur et pour le remercier, il gratifie Emeline d’une nuit particulièrement câline.

Un cerf a été repéré : un magnifique seize cors qu’on pourchassera au son des trompes et des aboiements de la meute, toute la journée, jusqu’à l’hallali qui mettra fin à son supplice et à sa vie. A plusieurs reprise une femme aux longs cheveux blonds,  un certaine Birgit, qui vivait dans une des grottes de la forêt, tenta, mais en vain, d’empêcher cette poursuite qu’elle jugeait ignominieuse, mais ne parvint jamais à calmer l’ardeur des chasseurs.

Pendant ce temps-là, les femmes ne participant pas à cette  trop cruelle curée, se sont pour la plupart regroupées, sous les ombrages, autour d’Emeline ; chacune connait les étroits rapports qui la lient au souverain et chacune songe qu’il est de bon ton de se montrer courtoise avec elle. D’aucunes, déçues sans doute dans leur vie amoureuse, n’hésitent pas à  demander conseils, en matière d’amour, à cette femme du Moyen Age, qui possède avant l’heure, les qualités que montrera quelques siècles plus tard,  la femme de la Renaissance.

Soudain, arrivent dans leur carriole couverte d’une bâche chamarrée, un groupe de baladins. Informés de la présence du roi, ils ont fait un détour pour venir donner la sérénade à leur souverain.

–         Comtesse Emeline quelle joie de vous retrouver ! Permettez-moi de vous serrer dans mes bras.

Ainsi s’exprime avec enthousiasme Aude, cette chanteuse à la voix si douce, qui s’arrêta autrefois au manoir de Coucy pour y faire fête. Les deux femmes n’ont pas oublié la nuit savoureuse qui s’ensuivit et les poussa dans les bras l’une de l’autre. En ce jour, les retrouvailles se font à grands renfort de cris, de rires et d’étreintes affectueuses ; elles ont hâte de s’isoler pour se raconter leur vie,  évoquer d’intimes souvenirs, ou peut-être simplement parler d’avenir. Aude ne tarit pas d’éloge pour décrire  les paysages variés que sa vie errante lui permet de traverser ; elle ne cache point à son amie les bonnes fortunes que certaines rencontres ont pu lui apporter et les moments intimes qu’elle a vécus dans les bras d’aucuns ou d’aucunes.

Emeline narre toutes les aventures  survenues depuis leur rencontre, n’omettant pas de souligner la dernière qui a fait d’elle l’intime amie du roi, cette nouvelle causant à Aude un peu d’amertume, elle qui souhaitait passer la nuit auprès de son amie.

–         Je suppose, étant données les circonstances que nous n’aurons le plaisir de nous retrouver pour renouveler la nuit délicieuse qui n’a jamais quitté mon esprit, et reste pour moi un souvenir des plus savoureux.

–         Et bien ma chère, tu te trompes ; le roi pourra bien se passer de moi, pour une nuit, car j’ai trop envie de me serrer contre ta douce peau.

Et les deux femmes, dans l’attente de cette nuit câline, prirent un petit acompte en échangeant quelques cajoleries, leurs mains fureteuses s’immisçant sous leur robe pour y chercher un sein  à titiller ou une soyeuse toison à caresser.

Ce soir-là, ayant vainement recherché Emeline, le roi fut contraint de dormir seul.

Raimondo (à suivre) – 2012

  1. ROMERA dit :

    Savoureux, comme d’habitude. Du grand art. Moi j’adore, c’est mon droit non !

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