Emeline et Adalbert 13

XIII

–         Dis-moi, Marco, sais-tu ou se trouve la comtesse Emeline ?

–         Je crois avoir compris qu’elle projetait d’aller en ville et profiter de la foire de Milan pour faire quelques achats.

    Marco est désormais le nom de notre jeune mousse. Il faut préciser que ce brave garçon est né de parents inconnus. Il a été trouvé dans un couffin d’osier sur les marches d’une église et le brave curé souhaitait lui donner pour prénom, celui du saint que l’Eglise célébrait le jour de sa découverte. Malheureusement, on était le dimanche de la « Septuagésime » et il faut avouer que ce patronyme était difficile à porter, mais le prêtre ne s’arrêta pas à de telles contingences, et  la coutume étant, on prénomma ainsi l’enfant inconnu, qui fut dès lors l’objet de moqueries et de quolibets. Hébergé dans divers couvents de Vénétie, il se fit remarquer par une inconduite notoire et une attitude  irréligieuse. Dès ses 12 ans, on lui trouva un emploi de mousse, ce qui débarrassa les religieux d’un  insupportable client.

   C’est Emeline qui proposa  de nommer son protégé :  » Marco », en l’honneur du Saint patron de Venise, et chacun, y compris l’intéressé, trouva ce choix judicieux. Au moins ce prénom faisait de lui, un personnage respectable.

   Après avoir quitté Adalbert, Marco trouva Renata en pleurs sous une tonnelle de l’auberge-relai où nos voyageurs avaient fait halte pour quelques jours.

–         Florian est parti avec la Comtesse Emeline. Je suis sûre qu’il me trompe avec elle.

   Marco tenta de minimiser le fait:

–         Que vas-tu imaginer là ? Ils sont cousins, ils se connaissent depuis longtemps et il est normal qu’ils se retrouvent pour évoquer des souvenirs de famille.

   Marco avait d’ordinaire une imagination plus fertile et les raison avancées pour calmer la jeune fille furent incapables de la consoler. Aussi s’employa-t-il à user de gentillesse pour adoucir son chagrin. Il devint tendre avec elle, caressa délicatement sa main, puis son bras, bientôt son épaule. Il parvint tout naturellement à ses seins dont il ressentait la fermeté à travers le léger  tissu de son bliaud. Renata sembla s’apaiser ; elle appréciait les attentions de ce fidèle ami, et ne trouva pas à redire lorsque ses mains partirent à la recherche de sa peau nue, faisant naître en elle de merveilleux frissons. Ne voulant pas se montrer ingrate, elle s’offrit à lui : il apprécia, elle apprécia, ils apprécièrent. Après un très court interlude, il recommença, elle recommença, ils recommencèrent, ne s’apercevant même pas que durant ces heureux divertissements, le temps avait passé et la nuit commençait à tomber.

   Et pendant que nos jeunes gens se donnaient du bon temps, esseulé, Adalbert Flavien Gaétan de Coucy, décida pour tromper son ennui, de lutiner la femme de l’aubergiste, une accorte mature ayant allumé en son ventre une flammèche qui ne demandait qu’à   s’embraser. Adalbert  ne dédaignait pas les amours ancillaires ; il avait d’ailleurs constaté avec un évident plaisir, que les femmes d’aubergiste possédaient des attraits assez exceptionnels qu’il savait  apprécier : elles avaient pour elles l’expérience qu’apporte la maturité, se montraient souriantes, soucieuses de satisfaire la clientèle ne rechignant pas à laisser apparaitre une gorge pigeonnante pour le plaisir de leurs yeux. Habituées à une cuisine de qualité, elles devenaient avec l’âge un tantinet replètes, ce qui n’est pas somme toute désagréable et les mets épicés leurs conféraient une ardeur qu’un galant apprécie.

    Malheureusement pour lui,  la belle hôtesse à laquelle Adalbert désirait rendre hommage durant la sieste de son époux, était pour l’heure agenouillée, les seins à l’air, prodiguant une buccale caresse  à son marmiton. Il dut, pour calmer sa fièvre,  se contenter d’une insignifiante cuisinière, qu’au passage, il troussa comme le soudard qui sommeillait en lui.

   Dans les jours qui suivirent, Adalbert Flavien Gaétan de Coucy fut d’une humeur massacrante et le voyage se poursuivit dans un calme pesant, chacun ressassant   ses pensées. Florian subodorait une possible liaison entre Renata et Marco ; Renata éprouvait de plus en plus d’attirance pour Marco, qui  de son côté n’osait trop affirmer à ses compagnon de voyage les sentiments profonds qu’il éprouvait pour elle. Florian marquait une certaine retenue vis à vis sa cousine, craignant d’attiser la mauvaise humeur du Comte ; bref il y avait dans l’air de la tension. Seule Emeline montrait de la sérénité et face à la réserve de son époux et de ses amants, elle songeait avec délices au beau chevalier Géraud, aux moments hélas trop brefs qu’ils avaient vécus, se demandant si elle aurait le  bonheur de le revoir un jour ; et de temps à autre pour calmer ses émois, elle n’hésitait pas à s’octroyer un petit plaisir manuel avant de s’endormir.

   Il était temps que l’on parvienne à Turin où une halte de quelques jours avait été prévue, non seulement pour le repos des corps, mais aussi pour organiser le passage des Alpes, chemin obligé pour rejoindre Chambéry puis Lyon. Florian en compagnie de Marco s’employa à la recherche d’une   carriole couverte qui assurerait un voyage dans de bonnes conditions, à l’abri de la froidure  montagnarde. Adalbert profita de son passage dans la cité piémontaise pour rendre visite à quelques amis de longue date, côtoyés sur divers champs de bataille. Quand à Emeline,  soucieuse de sa beauté, elle décida de se rendre aux étuves de la ville pour des soins corporels poussés. 

   A cette époque  médiévale, sans égaler la splendeur des thermes romains d’autrefois,  il existait dans les villes de quelque importance, des lieux d’hygiène où l’on pouvait prendre des bains et se détendre dans des eaux tièdes additionnées de saponaire au pouvoir moussant. Les dames pouvaient se faire pommader le corps avec des onguents et Emeline se sentant le besoin de se refaire une beauté, convia Renata à se joindre à elle.

   Les deux femmes détendirent leurs muscles noués par les longues chevauchées à cheval tout en devisant, Renata s’ouvrant  à la comtesse sur ses interrogations concernant son avenir.

–         Ne te soucies pas de cela. Avec le temps, les choses prendront forme, et pour l’heure, nous sommes ici pour nous faire belles.

   Elles quittèrent le bain et vinrent s’allonger sur un moelleux tapis, situé dans un chaud recoin où un air tiède assécha leurs peaux. Emeline déclina les services d’une soubrette qui venait pour les enduire d’un baume, désirant  se  charger elle-même d’accomplir le massage. Elle répandit donc le liniment sur le corps de son amie et ses mains parcoururent sa douce peau blanche, s’attardant peut-être un peu plus longtemps sur ses seins dont elle constata au passage  la fermeté. Elle titilla avec délicatesse les mamelons,  repensa aux émois qu’elle avait autrefois connus avec Aude, mais n’osa pas, entrainer Renata, jeune encore, dans une relation particulière, qui pourrait la choquer. La seule privauté qu’elle se permit fut une légère claque puis un petit bisou sur ses fesses.

   A son tour, Renata entreprit de masser Emeline. Elle y mit toute  sa ferveur : cette femme à la peau douce, aux formes magnifiques la ravissait et elle prit un véritable plaisir en promenant ses mains sur ce corps admirable, s’attardant longuement sur le triangle velu dont la blondeur s’accordait avec celle de sa chevelure. Il lui vint alors cette question coquine, qu’elle posa en rougissant un peu :

–         Dites-moi Comtesse Emeline, un homme vous a-t-il déjà embrassé… en cet endroit ?

–         Des hommes, certes…

   Et après un moment :

–         Et des femmes également.

–         Des femmes ?

   Pour toute réponse, la Comtesse fit découvrir à Renata un aspect du plaisir qu’elle ignorait encore.

   Et pendant ce temps-là, Adalbert Flavien Gaétan de Coucy visitait, avec son ami Angelo Tari, les lieux interlopes de la cité turinoise.

***

–         Caro mio, signore Adalberto,  che piacere di sentirlo tra i miei seni !

   Ainsi s’adressait à Adalbert Flavien Gaétan de Coucy une jeune femme, pensionnaire d’une maison de bienfaisance pour hommes esseulés, dans laquelle son ami Angelo Tari l’avait introduit. Nantie d’une opulente poitrine, elle avait pris l’habitude d’accueillir entre ses volumineux seins, les sexes masculins qu’elle entourait et  caressait par des mouvements de va et vient fort plaisants : en d’autres termes, elle gratifiait ses clients d’une bonne branlette avec ses opulents nichons.

  Cette professionnelle de l’Amour, mettait son art au service des hommes de bonne famille et lorsqu’ Adalbert évoqua son éphémère royauté, elle n’hésita pas à peaufiner sa technique afin de lui laisser un inoubliable souvenir. Et de fait, le souvenir fut si réel qu’il n’hésita pas, par la suite à reproduire cette aimable fantaisie avec son Emeline. Celle-ci apprécia la nouveauté se réservant de la renouveler à l’occasion de diverses rencontres.

   On quitta Turin, et les femmes profitèrent du passage à la Sacra di San Michele, célèbre abbaye piémontaise, pour trouver un confesseur bienveillant à qui avouer quelques peccadilles. Le bon moine morigéna les pécheresses avec cependant beaucoup de retenue, car il connaissait lui-même la rudesse des tourments de la chair, et se montra conciliant quant à la pénitence qu’il infligea : quelques dizaines de patenôtres firent l’affaire.

   Les cols alpins traversés, on se dirigea vers Chambéry, capitale de la Savoie où le comte accueilli nos voyageurs avec de grandes marques de sympathie et dans l’allégresse, car on allait fêter l’adoubement de son fils Humbert. Ce fils était en fait un enfant adultérin né à l’époque de sa folle jeunesse, et, comme cela était souvent le cas à cette médiévale époque, on était attentif à ces enfants naturels en  les établissant.  C’est ainsi que le jeune Humbert, dès l’âge de 10 ans avait été confié au comte de Genève, pour suivre un entrainement ayant pour but d’en faire un chevalier. En ce jour, dernière phase de l’initiation, on allait lui remettre ses armes après qu’il eut prêté serment de se conduire en brave petit guerrier chargé d’occire les vilains méchants auxquels il s’affronterait.

   Emeline constata que cet Humbert était fort  joli garçon, comme peuvent l’être les enfants de l’Amour, et elle ressentit au tréfonds d’elle comme un chatouillis révélateur d’une grande envie  de jouer les initiatrices avec ce damoiseau.  Elle s’en ouvrit à Renata qui fit grise mine en en apprenant cette envie et réagit aussitôt de façon énergique : 

–         Je vous en prie Comtesse Emeline,  n’allez pas me ravir mon  amoureux !

–         Ton amoureux ? Ai-je bien entendu ?

–         Vous avez très bien compris. A peine l’ai-je aperçu que mes sens en ont été bouleversés et j’ai ressenti des sensations jusqu’alors inconnues. J’ai vite compris à ses regards insistants que je ne lui étais pas indifférente.

–         Et alors ?

   Renata resta muette, mais un sourire coquin fut une réponse sans équivoque quant aux rapports qui s’étaient établis entre les deux jeunes gens.

   Il y eut quelques secondes de silence, avant qu’Emeline ne pose la question qui  lui taraudait l’esprit :

–         Vous avez …

–         Oui… nous avons…. Et je dois dire qu’Humbert, chez le Comte de Genève, n’a pas seulement appris l’art de la guerre ; en amour c’est un véritable héros apte à toutes les fantaisies depuis la montée à l’alpage jusqu’à  la galipette savoyarde ; rien que d’y penser, j’en suis toute remuée.

   Emeline comprit qu’elle avait raté une magnifique occasion. Le soir, lovée contre son époux, elle quémanda quelques éclaircissements sur la montée à l’alpage et la galipette savoyarde. Malheureusement, Adalbert fut incapable de lui fournir la moindre lumière sur ces positions amoureuses ; par contre, il s’inquiéta de ces demandes  hors de propos pour une honnête femme, aussi lui fournit-elle toutes les explications qu’il  était en droit d’attendre à ce sujet. Et les choses allant ils devisèrent longuement sur l’aventure de ces deux tourtereaux, y voyant peut-être un mariage possible  qui pourrait satisfaire les deux partis.

   Tout en parlant, Emeline avait pris entre ses douces mains, le sexe de son époux, qu’elle flattait par de subtils mouvements de va et vient. Et avant que l’irrémédiable ne se produise, Adalbert la mit en garde :

–          Ma douce, vos doigts câlins font de telles merveilles, que sous peu, notre couche en sera toute maculée.

–         Qu’à cela ne tienne, très cher époux, je connais un moyen d’éviter de tels inconvénients.

   Et une fois de plus la bouche d’Emeline  fit merveille. Malheureusement, pour elle,  Adalbert comblé fut submergé par le sommeil, la laissant  sur sa faim. Elle aurait pu, par une petite séance d’auto satisfaction combler  ce manque, mais préféra quitter sa chambre à la recherche d’une bonne âme capable  d’apaiser ses désirs. Alors qu’elle parcourait les couloirs à la lueur d’un chandelier, elle croisa son cousin Florian qui s’en revenait, à n’en pas douter, d’une petite partie fine en compagnie de joyeuse luronnes.

–         Ma cousine, que fais-tu donc en cette heure tardive dans cette coursive ?

–         Et toi, cher cousin, il  me semble que tu regagnes bien tardivement tes appartements.

–         Effectivement… J’ai rencontré une très aimable dame d’atours de la comtesse de Savoie et  nous avons échangé quelques propos.

–         Uniquement des propos ?

–         Cousine, serais-tu devenue jalouse ?

–         Non point, cher cousin, mais je constate, depuis quelques temps, une certaine indifférence de ta part  à mon sujet, et je dois dire  que cela me navre.

–          Allons ma belle, tu sais pertinemment que des liens très forts se sont tissés entre nous et si les circonstances ne nous permettent pas toujours les rapprochements que nous souhaiterions, il n’en reste pas moins….. Mais ne restons pas dans ce lugubre couloirs, allons dans ma chambre poursuivre cette conversation.

   Emeline et Florian se retrouvèrent dans une pièce, exiguë peut-être, mais joliment parée de tentures écarlates, et  derrière un lit couvert de fourrures, une tapisserie donnait une note claire à ce lieu charmant. Une cheminée dans laquelle se consumaient quelques bûches de sapin, apportait la tiédeur  indispensable en cette période automnale.

   Les deux cousins, qui n’avaient pas eu l’occasion de ce moment d’intimité, depuis quelques temps, furent heureux de se retrouver, de pouvoir converser de tout et de rien, de se donner des marques de sympathie, faites de serrement de mains, de furtives caresses, de baisers légers, qui au fils des minutes devinrent plus prononcés, plus intimes, plus savoureux, produisant bientôt  un fulgurant effet et la folle envie de se donner l’un à l’autre. Ils se retrouvèrent nus sous les douillettes fourrures du lit échangeant frôlements et caresses, prélude à des ébats passionnés durant lesquels ils s’adonnèrent aux plus folles fantaisies et aux plus extravagantes positions. Cette nuit-là, Florian se montra particulièrement entreprenant  et fit montre d’une grande originalité, n’hésitant pas  à user de toutes ses nouvelles connaissances en la matière.

   Et Emeline connut enfin le délirant orgasme que lu procura la galipette savoyarde.

Raimondo (à suivre) – 2012

(*)  Nos lecteurs constateront que Raimondo fait preuve, une fois de plus,  de  sa grande culture. On pense d’ordinaire que telle gâterie a une origine ibérique ; que nenni : l’idée de cette savoureuse cajolerie naquit par-delà les Alpes dans la botte italienne. Qu’on se le dise. (Note de l’éditeur)

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