Emeline et Adalbert 12

XII

 » Chez l’eunuque Tamère « .

    Telle est la nouvelle enseigne qui vient de s’ouvrir dans le souk qui jouxte le palais du Sultan Bourrin. En effet, Tamère et Morgiane ont quitté leur cité troglodyte pour venir s’installer en ville, et ils ont ouvert  un négoce qui attire les chalands de tout sexe. Les femmes y trouvent des produits de beauté et des onguents destinés à leur assurer une éternelle jeunesse et les hommes, grâce aux bienfaits d’un  philtre de couleur bleuté, ils peuvent espérer  une vigueur érotique remarquable. Même si les promesses sont exagérées, cela attire le chaland.

    Tamère, on s’en souvient, grâce aux soins efficients de Morgiane avait enfin retrouvé une vie sexuelle normale ; s’en était suivie pour tous deux, une délicieuse lune de miel, durant  les semaines qui suivirent. Mais chacun  savait bien que le bonheur est parfois passager et que le quotidien risque de devenir source d’ennui. Tamère se languissait de ses amies Aïcha et Shéhérazade ; Morgiane rêvait de lieux plus enchanteurs que ces grottes troglodytes au confort rudimentaire. Bref, chacun  souhaitait une autre vie, mais  redoutait, à n’en pas douter, la perspective d’une possible  séparation.

   De temps à autre passaient en ces lieux des caravanes  qui faisaient halte pour abreuver les dromadaires et prendre quelque repos ; la vue de ces marchands leur donna peu à peu des idées, et c’est ainsi qu’ils en vinrent à s’installer dans ce souk où leur négoce devenait de jour en jour florissant, Tamère négociant avec la clientèle les produits que Morgiane élaborait. 

   Aïcha et Shéhérazade ont retrouvé leur ami avec plaisir et se sont réjouies des gestes familiers  dont il est redevenu coutumier. Elles aimeraient s’assurer que Tamère est désormais un homme comme les autres, mais la présence de Morgiane les oblige à quelque retenue et  il faudra un certain temps pour que les rapports entre tous ces personnages s’équilibrent.   

*        *

   Adalbert Flavien Gaétan de Coucy et Emeline, sur le  » Poséidon « , approchent de Venise, terme de la partie maritime de leur voyage de retour.  Il est temps d’ailleurs que la traversée prenne fin ; Adalbert supporte de plus en plus mal la fureur des flots et, nauséeux, répond de moins en moins aux sollicitations de son épouse, ce qui n’améliore pas, que l’on pardonne l’expression, les  rapports entre les deux conjoints… Et souventes fois, Emeline fait remarquer à son mari que sa bite souffre vraiment de mollesse, ce qui, pour  Adalbert n’est guère agréable à entendre. 

   Heureusement, elle se réserve des moments de détente avec un jeune mousse, objet des sollicitations éhontées de l’équipage et qu’elle a pris sous sa tutelle. L’adolescent n’apprécie pas les incitations des matelots et se réjouit de cette protection inespérée car sa bienfaitrice lui apporte, en outre, les bienfaits d’une vie sexuelle que d’ordinaire les marins ne connaissent pas en mer. Emeline reste l’idéale  initiatrice qu’elle a toujours été et le moussaillon connait avec elle les jouissances qu’apportent, le marin à la barre, le nœud cabestan ou la descente à la soute sans oublier le sampan oriental. Certes, il leur a fallu trouver des recoins tranquilles, pour pouvoir exulter en toute tranquillité, mais un trois-mâts recèle toujours dans ses coursives d’innombrables sites accueillants pour les amoureux.

   Florian est de moins en moins visible ; sujet au mal de mer, il se terre dans sa cabine et n’apparait que rarement, lors des repas. Ces nausées continuelles, lui qui n’était pas coutumier du fait, paraissent suspectes à Emeline qui subodore quelque mystère que tôt ou tard elle tentera d’éclaircir.

   Venise apparait enfin ; on mouille l’ancre et sous les ordres des gabiers, on affale les voiles.  Adalbert Flavien Gaétan de Coucy n’est pas mécontent de retrouver la terre ferme. Il s’en vient avec Emeline saluer le capitaine, et le remercier pour la qualité de son accueil. On n’attend plus que la présence de Florian, chargé d’organiser le voyage vers Paris auprès du roi de France. Mais de Florian, point : il reste introuvable.

   A ce mystère, vient s’ajouter un fait nouveau. Une religieuse s’annonce, demandant si parmi les passagers ne se trouve pas une jeune fille dont elle doit prendre charge. Evidemment, nul, pas même le capitaine n’est informé de la présence de cette personne 

  Avant qu’elle ne quitte le bateau, le jeune mousse attire Emeline loin des regards, lui confiant, sous le sceau du secret, de ne pas s’inquiéter de Florian, qui réapparaitra le moment venu sur la route de Milan ; et pour une ultime fois, il glisse une main caressante entre les cuisses duveteuses de sa bienfaitrice, qui apprécie cette courtoise attention.

*        *

   Adalbert Flavien Gaétan de Coucy, sans doute pour se faire pardonner  d’une attitude trop passive durant leur traversée, a décidé de faire étape dans un des plus beaux palaces  de la ville, et loger dans un établissement à  » 5 gondoles « . Après un succulent diner, qui les change des maigres brouets  qui leur étaient servis sur le trois-mâts, ils se retrouvent dans un lit douillet sous les riches tentures colorées d’un somptueux baldaquin.

   Sans perdre une minute, Adalbert Flavien Gaétan de Coucy s’empresse auprès de son épouse, veillant  à se montrer l’amant conquérant, ce qui lui éviterait d’acerbes remarques. Certes, suivant ses habitudes, il agit un peu en soudard, mais les « aaaaaaaaaaaaaaaa… » de satisfaction, prouvent qu’Emeline ne déteste pas un brin de vigueur. Et comme elle ne tient pas à ce que son guerrier s’endorme trop rapidement, elle prend les devants.

–    _   Mon bien aimé, vous m’avez comblée,  laissez-moi prendre en ma bouche, et pour le remercier, ce sexe qui m’a donné tant de plaisir.

–   _    Mais enfin Emeline ! Quelles façons sont-ce là ? Qui donc vous a mis en tête de telles pratiques?

–  _     Savez-vous mon cher que vous ne manquez pas d’outrecuidance ?

–         ……

–   Sachez que durant les longs mois d’abstinence que vous m’avez imposés, mon petit cœur de femme a souffert de solitude et mon esprit a imaginé mille choses qu’il me serait agréable de vous prodiguer pour fêter votre retour. Me reprocheriez-vous donc d’avoir pensé à vous ?

   Il faut bien avouer qu’Emeline, avait l’art de présenter les choses… Et devant le mutisme de son époux, n’attendant  pas son aval, elle n’hésita pas à s’adonner à la petite gâterie dont elle était devenue, avec l’habitude, une éminente dispensatrice. L’hommage dut combler Adalbert ; entre deux grognements de satisfaction, on l’entendit murmurer: 

–  _    Emeline ma mie, vous êtes une fée !

   Elle aurait aimé répondre à ce compliment inattendu, mais l’excellente éducation dispensée par les Ursulines lui avait appris qu’on ne parle pas la bouche pleine. Elle alla jusqu’au bout des choses à la grande satisfaction de son époux. Certes elle souhaitait une réciprocité qui à son grand regret ne vint pas ; Adalbert, comblé et vidé, ce qui, dans l’expression peut relever du paradoxe, s’était endormi. Elle s’enferma alors dans une rêverie et revit avec ravissement les gestes qui avaient été les siens durant cette croisade. Si l’expédition n’avait pas  apporté au roi de France les retombées qu’il pouvait en espérer, au moins avait-elle permis à Emeline de vivre d’inoubliables moments d’enchantement.

   Et pendant ce temps-là, à des milliers de lieux, par-delà les mers,   le Sultan Bourrin fut pris d’un malaise qui le laissa un long moment sans connaissance. Aïcha et Shéhérazade eurent le réflexe d’aller quérir Morgiane qui accouru très rapidement. 

*       * 

   On se souvient de ce roi de Chypre qui nuitamment avait apporté un grand contentement à Emeline. Il convient de nous arrêter un moment sur ce monarque.

   En attendant de ceindre la couronne royale, au décès de son père, il menait joyeuse vie et on lui connaissait diverses bonnes fortunes. L’épouse insignifiante qui lui avait été imposée, n’était guère alerte au  lit, et beau garçon il n’avait aucun mal à se trouver d’agréables compensations. L’une d’elle, une fort jolie marquise, lui donna une petite Renata. On maria la jeune mère à un prince étranger et l’on confia l’enfançon,  dans le plus grand secret,  à une famille de substitution, charge à elle d’en faire  une adolescente d’excellente éducation.

   Malheureusement, même bien éduquée, une bâtarde, fut-elle d’origine royale, n’est pas facile à établir, et depuis toujours il était prévu qu’elle deviendrait, comme bien d’autres à cette époque, une  nonne. Le couvent des cisterciennes de Venise, réputé pour sa bonne tenue avait été choisi dès sa naissance, pour l’accueillir à sa dix-huitième année. 

   Lorsque le « Poséidon » fit étape en terre chypriote, la jeune fille venait d’atteindre cet âge  et le roi profita de l’occasion pour envisager son exil vers Venise. Il chargea donc Florian d’assurer le voyage de Renata, en y mettant  la condition que cela se passe dans le plus grand secret. Toujours aussi habile, Florian par une nuit sans lune installa la passagère clandestine dans sa cabine. Le capitaine lui-même n’avait pas été informé, les choses s’étant faites à l’insu de son plein gré…

   Florian s’attacha à entourer la pauvre Renata de toute sa sollicitude. On lui avait dit fort peu de chose au sujet de cette expédition dont elle ne comprenait pas l’utilité. Ce fut à lui finalement qu’incomba la charge de lui dévoiler son passé, et de l’informer de son avenir. Devenir religieuse n’était pas spécialement son désir, d’autant qu’elle s’éloignait d’une famille aimante et surtout d’un jeune voisin dont la simple vue provoquait en elle diverses sensations loin d’être désagréables. Perpétuellement confinée dans sa cabine,  elle se languissait  et craignant pour sa santé, Florian usa de toute sa tendresse pour lui redonner la joie.

   Après tout, elle était d’âge à découvrir les mystères de la vie et il s’y employa. A quelques encablures de Rhodes, elle perdit ses habits et sa virginité ; alors qu’on doublait la Crète, elle connut un premier orgasme, et tout au long des iles grecques le phénomène se renouvela. Les flots calmes de la mer Adriatique propices aux rêveries, n’empêchèrent pas  diverses galipettes acrobatiques à couper le souffle. En vue de Venise, Renata avait acquis un excellent savoir érotique et il lui semblait impensable désormais de songer à prononcer des vœux de chasteté dans une enceinte conventuelle.

   Il fallait trouver un moyen d’éviter le couvent.

*        *

   Les découvertes de Renata ne doivent pas pour autant nous faire oublier le Sultan Bourrin qui a fait un malaise avec perte de connaissance.

   Arrivée à son chevet, Morgiane, qui ne possédait pas tous ces appareils fréquents de nos jours, exerça quelques palpations puis quelques touchers intimes ;  elle constata bien vite que ces pratiques ne donnaient pas les réactions qu’on en peut attendre d’ordinaire. Un léger remontant à base de ginseng  n’apporta pas non plus l’effet délirant escompté. Morgiane poursuivi ses massages et osa même entrouvrir son corsage pour offrir ses seins à la vue de son patient, sans constater d’amélioration sensible.

   Or, on ne l’avait pas dit jusqu’ici, le sultan Bourrin était non seulement célibataire mais, sur le point d’arriver à la trentaine, il était toujours puceau. En apprenant cette nouvelle, Morgiane décida que cette situation ne pouvait pas perdurer et illico, elle se résolut à  frapper un grand coup ; en un tournemain elle se trouva nue  et s’élança à l’assaut. Elle tenta tout, osa tout depuis la posture du  joyeux caravansérail jusqu’à celle du dromadaire au galop : point n’y fit, le sultan demeurait de marbre. Elle appela Tamère pour lui demander d’aller quérir à leur officine les petites pilules de « gravia » de couleur verte, dernier recours en la circonstance. Et le miracle se produisit : la vue de Tamère provoqua  une magnifique érection chez le Sultan. Morgiane comprit alors que son malade avait besoin d’un homme pour calmer ses angoisses : Bourrin était gay. 

   Désormais, au vu de ce nouvel élément, on s’organisa en conséquence et au cours d’une soirée de gala on entoura le souverain de jeunes éphèbes qui ne demandaient qu’à satisfaire leur maître.

   Pendant ce temps, pour fêter cette miraculeuse guérison, Morgiane, Aïcha et Shéhérazade, en compagnie de Tamère se réunirent pour une mémorable partie, au cours de laquelle on s’amusa beaucoup, on s’essaya à mille facéties, on imagina diverses combinaisons jubilatoires : les 4 amis avaient enfin trouvé leur équilibre.

   Il est possible que cette stabilité nous prive désormais de leurs aventures ; on sait que les gens heureux n’ont pas d’histoire.

*       *

   Par contre, Renata n’a pas encore  trouvé le bonheur ; en compagnie de Florian elle poursuit cependant sa quête, en évitant dans l’immédiat de se présenter auprès des religieuses chargées d’en faire une nonne accomplie.

   Grâce à l’aide du mousse, que Florian a grassement rémunéré, la passagère clandestine a pu quitter le  » Poséidon  » sans que nul ne s’en aperçoive. Tous deux ne s’attardent pas à Venise, mais ils ont pris rapidement la route de Milan avec une première étape à Padoue où se sentant en sécurité loin de la Sérénissime,  ils décident de s’y reposer quelques jours.

   A l’époque, la ville n’avait pas encore la célébrité  que le moine Antonio lui apportera un jour, mais de même que le Saint est renommé pour permettre de retrouver les objets perdus, il semble qu’à l’époque où se déroule cette histoire la cité semblait déjà vouée aux retrouvailles. Quelques jours plus tard, Adalbert et Emeline arrivèrent et retrouvèrent avec grand plaisir Florian. Il leur présenta Renata qui avait décidé  de s’attacher à ses pas, dans l’attente d’autres lendemains et comme un bonheur n’arrive jamais seul, on vit surgir le jeune moussaillon ; celui-ci, n’étant pas spécialement attiré par la vie en mer et ses vicissitudes, privé désormais de la présence de sa bienfaitrice, avait décidé de tenter plutôt des aventures terrestres. Ce soir-là, on fit bombance et le délicieux Bardolino embruma quelque peu le cerveau  d’Adalbert. Emeline profita de la circonstance pour passer un moment agréable avec son petit moussaillon.   

   Ce regroupement, on peut le penser, ne risque-t-il pas de poser quelques problèmes de coexistence ? Qu’on réfléchisse un peu. Il y a là: un couple légitime, un autre illégitime, mais aussi une Emeline heureuse de retrouver un Florian, heureuse également de retrouver son petit moussaillon aux mains si douces ; il y a une Renata, attachée certes à son Florian, mais qui ne dédaignerait pas  tenter quelques petites expériences avec le bel Adalbert, ou pourquoi pas avec ce jeune moussaillon imberbe qui lui inspire déjà des idées folichonnes ; il y a un Adalbert, qui n’ayant pas trompé son épouse depuis un moment, rêve de changements. Bref, la situation parait explosive et l’on se demande ce que réserve la suite de ce voyage.

Raimondo (à suivre)

NDLR : Il faudra bien deux mois à Raimondo, pour qu’il trouve une suite convenable aux aventures de nos héros médiévaux.

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